jeudi 9 octobre 2003

[Archive] ❛Un livre sur l'école de Mannheim❜


A Londres, en 1768, est publié chez Longman, sous le titre d’opus 5, un groupe de six Quatuors à cordes appelé à faire date. De la plume d’un certain Franz Xaver Richter, né en 1709 à Hollesschau (Holesov, République Tchèque), ils sont tout simplement... les premiers de leur genre, avant même l’opus 9 de Franz Josef Haydn. La musique instrumentale se dote - peut-être par le fait du hasard, ou par la volonté de changement du compositeur - d’un effectif aussi strict que fascinant (quatre fois quatre cordes), appelé à une postérité si universelle qu’il est devenu le passage obligé de tout compositeur qui se respecte.

Neuf années plus tard, sur la scène du Théâtre de Mannheim, Ignaz Holzbauer, né à Vienne la même année que Richter, fait donner Günther von Schwarzburg sur un livret d’Anton Klein, avec Anton Raaff (le créateur de l’Idomeneo de Mozart) dans le rôle-titre. C’est l’acte de naissance de l’opéra allemand, germanique non seulement par l’idiome - ce qui n’est pas rien - mais aussi par le sujet et la conduite littéraire. Cinq ans avant Die Entführung aus dem Serail, qui reste formellement un singspiel, et avec une confortable avance sur Beethoven (Fidelio, 1804-1814), Hoffmann (Undine, 1816) ou Weber (Der Freischütz, 1817-1820) !

Entre ces deux précédents dans des domaines musicaux fort éloignés l’un de l’autre, un point commun : Mannheim, capitale du Palatinat, résidence de l’Électeur Carl Theodor von der Pfalz-Suzbach, et siège, pendant près de soixante-dix ans, de l’un des foyers musicaux les plus féconds de l’Europe du XVIII° siècle. Le terme de foyer, du reste, cède précisément la place à celui d’école, dès le siècle suivant, avec François-Joseph Fétis (1784–1871), célèbre biographe et analyste belge. 

En effet, s’il est hardi, ainsi que le souligne l’auteur Romain Feist (1), d’imputer à Mannheim la naissance du style classique – avec ce que cela suppose de fixation des formes – il ne fait aucun doute que ce sont les musiciens (essentiellement germaniques) rattachés à la cour de l’Électeur Palatin, qui ont le plus œuvré à la constitution, puis la transmission, d’une culture forte et durable, qui sera celle de l’Europe musicale des Lumières.


Goûts français, italien, allemand et slave s’imbriquent et se fertilisent avec bonheur, sous la houlette d’un Prince représentatif du « despotisme éclairé », dont la prodigalité fait de sa capitale une académie de musique bouillonnante et quasi-permanente. Outre Richter et Holzbauer déjà cités, Stamitz père et fils, Cannabich, Filz, Toeschi, Grua, Beck et d’autres vont-ils contribuer – en tant que virtuoses, compositeurs, théoriciens ou maîtres de la chapelle princière – au patrimoine du Palatinat et à sa diffusion. Et jouer, ou faire jouer, tout ce que le continent peut à l’époque comporter de partitions d’importance (cela fait beaucoup). 

Mozart, d’ailleurs, n’est pas absent du débat, puisque ses liens avec Mannheim remontent à 1778 ; comme ceux avec Paris – Paris ! Siège du « Concert Spirituel », qui sera l’une des institutions de prédilection d’Holzbauer, des Stamitz ou de Jean-Baptiste Wendling – flûtiste virtuose de l’orchestre palatin et ami du Salzbourgeois. Lequel vouait à Ignaz Holzbauer une très grande admiration – presque à l’égale de Haydn ou Jean-Chrétien Bach –, ce qui a son prix de la part d’un compositeur peu enclin au compliment envers ses contemporains… 


Autres connexions entre la cité allemande et la France : Franz Xaver Richter, qui consacrera toute l’énergie de sa grande maturité au Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg ; ville où il est nommé en 1769, et où il s’éteint vingt ans plus tard après une impressionnante activité. Ou encore, Franz Beck, né à Mannheim en 1734, et qui se voit ni plus ni moins proposer la direction du Grand Théâtre de Bordeaux, où il exercera de 1761 à 1789. J.-C. Bach soi-même amènera une part de la culture de « l’École » à Paris en y créant (sans succès) un opéra-ballet, Amadis de Gaule


Grâce à Romain Feist et à la collection « Mélophiles » des Éditions Papillon, tous ces aspects et d’autres encore, si fédérateurs pour la musique européenne du XVIII° siècle, sont analysés et développés ; et ce dans un lexique – comme on dit – accessible à tous. La langue est rapide, alerte même, comme celle d’une chronique du Mercure de France, avec le même sens du français impeccable et précis. 



Avec le même goût pour l’estocade serait-on tenté d’ajouter, tant il est évident que l’auteur n’aime guère Mozart, et ne se prive pas de le faire sentir à l’excès ; par force exemples (supposés) de ses aigreurs, son envie, sa mauvaise foi… Vraiment un infime point faible, dans un ouvrage vivant comme rigoureux, parfois un tantinet sec aux articulations – ce que compense un enthousiasme très communicatif. 

De surcroît, une iconographie abondante et bien cadrée dans le texte rend la lecture agréable ; de même que les notes en marge, qui attestent d’une base documentaire impressionnante. Les spécialistes apprécieront les nombreux exemples musicaux, reproduits d’après les partitions. Si la bibliographie est plutôt étique, on remarque surtout la discographie détaillée de l’École de Mannheim (CPO, Naxos, Koch et Hänssler, principalement), qui complète le panorama. 



(1) Musicologue, conservateur à l’Opéra de Paris et critique

L’ÉCOLE DE MANNHEIM, par Romain Feist ★ Éditions Papillon,  Collection « Mélophiles » (direction : Jean Gallois)   ★ 135 pages. Genève 2002. N° ISBN 2-940310-1


Crédits iconographiques : Editions Papillon  - Franz Xaver Richter (1709-1789) - Le Palais de Mannheim, www.lastfm.fr/group/Mannheim  Article publié initialement sur ResMusica.com

lundi 1 septembre 2003

[Archive] ❛Un vagabond de l'eucharistie❜



Nicolas Bacri peut s'enorgueillir de revisiter un genre tombé en quasi désuétude, la cantate. Sa démarche suit de peu celle de Philippe Fénelon, renouvelant l'approche du madrigal (remarquable enregistrement de 1998). En fait de cantate chorale moderne, Bacri bâtit une atypique musique sacrée, transfrontalière, atemporelle - ancrée dans le XX° siècle : révision fugitive de certains choeurs de Roger Ducasse, Duruflé, voire Jehan Alain. Plus surprenant, il jette un regard sur les polyphonies visionnaires de Couperin et les motets de Delalande (écouter son Triptyque mystique, pour choeur mixte a capella, plages 19 à 21). Artiste prolifique, ce musicien né en 1961 est l'auteur d'un foisonnant corpus riche de quelques quatre-vingts opus. Six symphonies, des pièces pour violoncelle ou hautbois - un de ses instruments de prédilection comme en témoigne le Notturno Op.74, aux volutes stellaires. Sans compter une quinzaine d'oeuvres concertantes, de la musique de chambre, au sein de laquelle des quatuors.

Les cantates réunies dans ce double album choc ont été composées entre 1993 et 2002. Le style de Bacri défie les classifications, les repères et les époques. Créateur libre, indépendant, il déroule un langage puissamment original, néo ou post-tonal, accessible - sans accuser la moindre tiédeur consensuelle, régressive. Un lyrisme pur, proche parfois de Jean-Louis Florentz ; tour à tour minimaliste ou fluctuant. Si sa première période trahit une écriture volontiers atonale, il réfute tout dogme esthétique, toute con-ception scolastique de l'art musical. Il pourrait faire sienne la phrase du poète Tristan Tzara : "je sais que je porte la mélodie en moi et n'en ai pas peur ". Citons Bacri lui-même : il faut s'attacher à "examiner les possibilités de renouer avec la pensée symphonique tonale élargie." Ce qu'illustre parfaitement l'actuel enregistrement.

Les atouts de cet explorateur du son ? Une science de l'enluminure chorale, de la rigueur contrapuntique, de la pulsation rythmique. Il n'a rien d'un vulgaire épigone, procédant par habiles collages ou citations artificielles ; le talent de Bacri consiste à forger une complexe alliance des contraires, une croisée d'ogives harmoniques. C'est une musique expérimentale et syncrétique. La cantate Arc-en -Ciel du Silence (Isiltasunaren Ortzadarra, sur des textes basques) - plages 3 à 15 du disque 1 - est un chef d'oeuvre absolu. Course effrénée d'élans lyriques, proche de l'opéra… Accords véhéments et sauvages, traversés de micro-silences weberniens, auxquels succède une rafale de mélodies hypnoti-ques, désincarnées. Visiblement, le Chant de la Terre hante Bacri tout comme l'Adagietto de la V° Symphonie : on débusque à la plage 7 d'impalpables glissandi malhériens.

Ce n'est pas d'ailleurs un hasard si des voix de mezzos aux graves opu-lents, proches de l'alto habitent ces cantates ésotériques. Entre autres, Sylvie Althaparro est éblouissante sur les plans de la technique, de la projection, du de contrôle du souffle. Son timbre irisé est pourtant soumis à rude épreuve, en prise à d'immenses psalmodies incantatoires, sus-pendues - en lévitation -, qu'elle vient littéralement cueillir. Il s'agit d'une partition métaphysique détachée des contingences matérielles, qui tient de l'expérience mystique et du pè lerinage initiatique. Ces Leçons de Lumière dissimulent de virtuoses poèmes symphoniques cosmiques. Ainsi, la cantate Vitae abdicatio se partage-t-elle en deux fragments introspectifs ; l'un est dominé par la voix, le second (Lux Aeterna) est un magnifique thrène alla Hindemith. En outre, chaque partition s'enchâsse naturellement dans la suivante, pour construire une arche sonore d'une ferme unité ! À l'issue du cycle des trois cantates de l'Opus 33, on a l'impression d'avoir entendu un oratorio énigmatique. Ces vitraux phosphorescents égalent l'intensité dramatique des Lamentations de Jérémie d'Ernst Krenek. Exemplaire, l'investissement de Xavier Delette, à la tête de la phalange basque - l'Orchestre et le Choeur de Bayonne.

Depuis la première page (d'après un sonnet de Shakespeare) - qui s'inscrit dans le prolongement des Sea Pictures d'Elgar comme d'un cycle de chants méconnu, The fantastiks de Bernard Hermann - jusqu'à la dernière, on est cerné de tout côté par un chant élégiaque, extatique, en perpétuelle apesan-teur. Au fil du temps, la courbe mélodique s'assombrit, la ligne instrumentale devient escarpée, pierreuse. À la recherche d'une lumière rédemptrice ou d'un nouveau Graal. Même si la tonalité implose pour irradier à nouveau dans un final transfiguré : In Paradisium. Nicolas Bacri, un vagabond de l'Eucharistie ? Quoi qu'il en soit, il reste frappant qu'un jeune artiste hyper-sensible, meurtri peut-être, interroge les arcanes insondables du Salut, de la Grâce divine, de la Résurrection. Et songe déjà au moment fatidique, celui où le Seigneur (qui sait ?) lui dira : "C'est bien, bon et fidèle serviteur, entre dans la joie de ton maître."

Nicolas Bacri  Cantates   2 Disques L'Empreinte Digitale ED 13170

Crédits iconographiques : L'Empreinte Digitale - Nicolas Bacri (né en 1961) - L'Adour à Bayonne, Pays Basque  Copyrights non disponibles ★ Article publié initialement sur Anaclase.com

samedi 8 février 2003

[Archive] ❛Ars musica, les pépites d'orgue de Bernard Foccroulle❜



Voilà le type même du disque de chevet pour l’amateur de musique contemporaine, d’orgue, et naturellement des deux… Une épigraphe toute simple (et toute profonde) d’Octavio Pàz prévient le lecteur-auditeur : «les œuvres du temps qui s’annonce seront (…) un art de la conjugaison». A défaut de philologie, nous voici plongés en pleine grammaire. Une grammaire qui ne va ni de l'avant ni de côté ni dans toute autre direction prédéfinie – mais enfin, qui est en marche ! Première pierre dans un entretien accordé à Forum Opéra, ce joli coup de patte de Bernard Foccroulle : «A vrai dire les gens qui parlent de retour en arrière devraient définir ce qu’est la marche en avant aujourd’hui...» 

Consonance, tonalité ? Atonalité ? C’est un peu mettre les moyens à la place de la fin. Ce disque comporte une pièce hallucinante, Healing the pain de Fabrizio Cassol, une vingtaine de minutes de création mondiale. Une manière de passacaille, aux envoûtants jeux d’anches ; tendue, implorante, fragile tel un harmonica de verre parfois… et consonante d’un bout à l’autre. Son placement dans le programme ne tient rien au hasard. En symétrie avec Nicolas de Grigny, le Rémois qui, s’il n’était mort à l’âge de trente-et-un ans, eût sans doute changé la face de l’orgue ! Foccroulle aborde les deux avec la même tension, cette ligne directrice poétique, épurée, élancée comme une grande cathédrale gothique, ce que Bruxelles tente d'être avec une décourageante fadeur. 

D'autant plus fascinant que les pages choisies de Grigny (la Fugue à V) ne sont pas franchement des ascèses.

L'organiste, qu’on devine philosophe, fusionne les styles, les époques, les écoles ! Une autre parenté à distance frappe, c’est celle de Philippe Bœsmans et Dietrich Buxtehude. Sous les doigts – admirables – d’une Marie-Claire Alain ou d’un André Isoir, cela n’irait guère de soi. Avec Bernard Foccroulle, c’est en quelque sorte naturel. 
D'ailleurs, si la Fanfare II que Bœsmans lui a dédiée, couronnement de l’enregistrement, «médiévise» avec un art divin et fait songer au Graduel de l’illustration du disque, elle nous ramène vers ledit Buxtehude avec une force irrésistible. Il s’agit en effet, chez l’un comme l’autre, de toucher (origine du mot Toccata), caresser l’instrument avant de le faire disserter, et ce le plus naturellement du monde.

Comme à Toulouse en octobre de la même année 2002, Foccroulle confronte les maîtres de l'Allemagne du nord à des oeuvres contemporaines ; et s’autorise à se citer. Il a raison : il est un compositeur profondément original. Pour notre part, sa Toccata, placée au cœur du récital, nous apparaît comme un modèle d'écriture tenant autant de l’exercice, de l’étude (au sens de Chopin), qu’à la poésie la plus libre. On admire, une fois de plus, l’ordonnancement du programme, lorsqu’à l’issue de ce vaste polyptyque résonne le Kyrie du Codex Faenza, daté du XIV° siècle : n’étaient les quelques secondes de séparation entre les plages, on ne remarquerait presque pas la césure ! Autre pépite, Messiaen, compositeur envers qui le Belge avoue une très grande admiration. Outre que Les Langues de Feu ou Le Vent et l’Esprit sont habités au plus haut point par le mysticisme obsessionnel de leur auteur, ils annoncent merveilleusement Cassol, et font pendant à « l’agnosticisme » de Bœsmans.

Un mot sur l'instrument. Doté de pas moins de quatre jeux de flûte (à cheminée, conique, octaviante IV, voire VIII à la pédale), ce chef d’œuvre Grenzing comporte des raretés : quintadène, gros nazard, viole de gambe, bajoncillo, soubasse, posaune et contre-posaune… Voilà qui ouvre la voie à une foultitude de combinaisons enivrantes - ce dont l’organiste ne se prive pas, en particulier dans le Bœsmans. L'extase est également de rigueur quant à la captation sonore ! On sait qu’il est très difficile d’enregistrer l’orgue ; à Bruxelles, plaqué à l’angle du transept, le Grenzing aurait pu réverbérer sur cette nef désolante, et décidément très ingrate. 
Il faut tout l’art d’un Foccroulle à fleur de doigt et d’un Jérôme Lejeune, le micro pour ainsi dire dans la peau, pour que ce grand orgue, brabançon et contemporain, délivre ses trésors sans retenue.

Ce CD généreusement garni, est construit telle la grande Passacaille de Bach : une basse obstinée et obsédante, couronnée par cette Fugue « bœsmansienne », reprenant le tout, de l’origine à la fin. 
Continuité poétique et métaphysique s’étalant sur… sept siècles, ce que Foccroulle met en valeur humblement, avec son toucher intériorisé et très reconnaissable. Cajolant l'instrument neuf par des prévenances d'artisan, Bernard Foccroulle signe là une manière de chef d'oeuvre. Au sens fort du terme : celui du compagnonnage.

Olivier Messiaen (1908-1992) : Les Langues de Feu, Le Vent et l’Esprit. Fabrizio Cassol (1964) : Healing the Pain, création mondiale. Dietrich Buxtehude (1637-1707) : Magnificat primi toni, BuxWV 203. Bernard Foccroulle (1953) : Toccata. Anonyme du Codex Faenza (XIV° siècle) : Kyrie. Nicolas de Grigny (1672-1703) : Kyrie en taille à 5, Fugue à 5 qui renferme le Chant du Kyrie, Dialogue sur les Grands Jeux. Philippe Bœsmans (1936) : Fanfare II  ★ «Bernard Foccroulle plays the Grenzing Organ in the Brussels Cathedral, Ars Musica 2002», enregistrement public en la Cathédrale saints Michel et Gudule de Bruxelles, le 11 Mars 2002 ★ Prise de son superlative de Jérôme Lejeune. Très belle présentation, notice quadrilingue très complète, commentaires sur les Œuvres. Composition de l’instrument détaillée. Pas d’iconographie ★ Durée totale : 71’11. Code CD : 5 400439 002098

Crédits iconographiques : Disques Ricercar - Bernard Foccroulle, Johan Jacobs - Cathédrale saints Michel & Gudule de Bruxelles, copyright non indiqué ★ Article publié initialement, sous une forme sensiblement plus développée,  sur Resmusica.com

mardi 4 juin 2002

[Archive] ❛Chopin par Moravec : Bohemia, vis tragica❜


Sous l’égide de l’AFAA (Association Française d’Action Artistique), « Bohemia Magica » (Une saison tchèque en France) a trouvé semble-t-il en Fontainebleau – son château, sa forêt immense et solitaire, ses III° Rencontres Musicales ProQuartet –, un écrin idéal. Bohême et Moravie constituent, évidemment, l'ossature de cette manifestation. A juste titre : outre les «quatre grands» Tchèques enfin reconnus en France (Dvorak, Janacek, Smetana, Martinu) ; d’autres, plus obscurcis par la nuit et le brouillard, conquièrent la place qui leur est due. Chapeau bas à la programmation, qui jusqu’au 23 juin n’omet pas les «maudits» assassinés au camp de Terezin : Ullmann, Krasa, Haas. Et bravo de placer à leurs côtés Erwin Schulhoff, dont le legs en musique de chambre est considérable, quasiment inconnu pourtant…Tout comme Erich Wolfgang Korngold, Alexander von Zemlinky – dont sera donné un Quintette avec deux altos (on songe bien sûr aux deux violoncelles de Schubert !).




Les « pivots » de répertoire – ce soir, Frédéric Chopin – ne sont pas omis ; pas plus, et c’est absolument capital, que les compositeurs d’aujourd’hui (Maratka, Klusak…). En compagnie d’interprètes du cru (Moravec, le Quatuor Prazak) et de valeurs confirmées telles que Maurice Bourgue, François Salque et le Quatuor Johannes. Voilà un prélude prometteur à la constitution, promise pour 2004, du CEMC (Centre Européen de la Musique de Chambre) ! Complimentons Georges Zeisel, directeur de ProQuartet, Guy Erismann, le Conservateur du Musée et le Président du Conseil Général de Seine-et-Marne ; tous investis dans un travail… napoléonien, qui n’a rien soustrait à leur exquise urbanité. Un regret, tout de même : la «Salle de la Belle Cheminée» n’est vraiment pas un auditorium idéal. A la laideur de ses (trop) hauts murs écrus et nus, aux contre-indications sonores regrettables, s’ajoute un manque d’entretien légèrement ennuyeux pour les relations publiques… Attendons de voir les améliorations que promet la plaquette de présentation.

Ivan Moravec est né à Prague en 1930. Élève de Benedetti-Michelangeli – il y a des mentors moins doués –, il lui a fallu attendre 2002 (cette année, oui) pour que Cannes, via le « Classic Award », lui attribue une récompense de prestige. Conséquence de feu le Rideau de fer sans doute : quoiqu’ayant joué un peu en Occident, ce pianiste n’y connaît pas la renommée que les huit Mazurkas (de 1830 à 1846) choisies pour l’ouverture devraient normalement lui assurer. Desservi, on l’a écrit, par une acoustique en retrait, il parvient à ressourcer l’opus 68 n° 2 (des triolets irrésistibles alla Schubert), comme l’opus 30 n° 3 (un arc de triomphe organistique, aux temps forts martelés, « lisztien »), sur un remarquable Steinway. L’homme pratique autant le Chopin à fleur de peau que celui, plus risqué mais parfois plus goûteux, des travaux d’Hercule ! Le souvenir de Samson François dans la Quatrième Ballade est encore si prenant, que la comparaison ne peut s’esquiver. Même son projeté à foison, comme par gerbes ; mêmes accents de la Totentanz de Liszt (encore) ; même fusion du cérébral et du viril. Avec une palette dynamique de héraut torturé – des pianissimi à dresser les cheveux sur la tête –, le Tchèque prépare bien le terrain de sa pierre de touche, la Sonate « Funèbre ».


 

Entre-temps, une rareté. Entend-on souvent au concert la Fantaisie en fa mineur opus 49 ? Pas trop, non ; à Moravec d’en faire sourdre des cascades de pépites, avec des ruptures de tempo affolantes. C’est parfois Atlas soulevant le monde qu’il nous fait entendre : toujours ce Chopin mâle, sans la connaissance duquel toute approche du plus grand des Polonais reste inaboutie. Adieu boudoirs, douceurs et orgeat : Dieu que cette page est foisonnante… Diptyque parfait avec la Ballade : fa mineur toutes deux, tiens donc : révérence envers Mozart, auteur de la doublette en ut mineur Fantaisie/Sonate ? Allez savoir... Autant le pianiste est énergique à son clavier, autant il est on ne peut plus marmoréen dans ses saluts. On ne peut que louer cette sobriété ; mais il est dommage qu’on ait «fabriqué» ces hommes de fer, là où palpitent tant d’hommes de cœur. Soixante-douze ans, et tant d’amour encore à donner…
 


De la mort, aussi.

C’est intimement lié, remarquez. Ivan Moravec le sait bien, dans son humilité, face à la page emblématique, et si célèbre – contrairement à la précédente. Agitato de Sonate en si bémol mineur plus trépidant et maladif, a-t-on jamais entendu, au concert comme au disque ? Si le «Saturne dévorant ses enfants» de Goya n’est pas ici en musique : où sera-t-il ? Quelques brusques excès dans le Scherzo, d’une difficulté extrême il est vrai – la fausse note n’est pas très loin –, n’entachent pas cette montée  d’exception. Pour preuve, le «Trio», si l’on veut le nommer ainsi, d'une perversité de Roi des aulnes : la Marche Funèbre en découle logiquement. Binaire, insoutenable, elle étreint et emporte tout... avec un legato digne d'un concerto de Mozart. Pathos évacué, tendresse ajoutée même : Zimerman exclu (et hors d’atteinte), on n’a pas entendu telle réussite dans cette œuvre, ces dernières années. Encore une fois, pourquoi le pianiste tchèque est-il si peu « populaire » ?





Il reste à laisser le vent de la tombe emporter dans le Finale des feuilles fanées et roussies : cette Camarde est pressée, elle a tant de travail ! La bourrasque morbide évoque Schubert, Mozart, Liszt - celui des Années de Pèlerinage… Normal : centrale est cette Europe, si longtemps annexée ; notre dandy poitrinaire savait sa slavité, tout comme la revendique Ivan Moravec. Ce qui n'empêche pas ce dernier de rende hommage au patrimoine hexagonal, par deux bis qui rappellent d'ailleurs le pointillisme du Polonais. En particulier, après ces turbulences délétères, un Debussy (Children’s Corner) incroyablement caressant et maternel.


01/06/2002 - Fontainebleau, Salle de la Belle Cheminée ★ Frédéric Chopin : Huit Mazurkas, écrites entre 1830 et 1846. Ballade n° 4 en fa mineur, opus 52. Fantaisie en fa mineur opus 49. Sonate en si bémol mineur n° 2 opus 35 "Funèbre" ★ Ivan Moravec, piano Steinway.

Crédits iconographiques : Ivan Moravec,  Anost Nosek - Frédéric Chopin, Pianoparadise.com ★ Le site d'Ivan Moravec : http://www.ivanmoravec.net/ ★ Le site de ProQuartet Fontainebleau : http://www.proquartet.fr/ ★ Une page d'hommage à Guy Erismann, grand spécialiste de la musique tchèque, décédé en 2007 : http://www.radio.cz/fr/article/98566 ★ Article publié initialement, sous une forme légèrement différente, sur ConcertoNet.com

samedi 1 décembre 2001

[Archive] ❛Le testament Delius de Sir Thomas❜


Le 11 Janvier 1908, un jeune (mais déjà renommé) chef d’orchestre britannique de vingt-huit ans, Thomas Beecham, donnait à Liverpool Paris, the song of a great city de Frederick Delius (1862-1934), compositeur que le Quartier Latin - justement - surnommait « le grand Anglais ». Le 7 Mai 1960, Sir Thomas, lors de son ultime concert de Portsmouth, tirait sa révérence avec, entre autres, Florida suite; une des toutes premières créations de Delius, écrite en 1884 sur le Nouveau Continent. Entre ces deux dates, Beecham dirigea plus d’un millier de fois (!) les oeuvres de son compatriote, dont il fut l’ami et le soutien le plus important jusqu’au bout. Il en créa beaucoup, dont l’opéra A village Romeo and Juliet (presque jamais joué), et ce monument de l’histoire de la musique chorale, guère plus heureux dans la postérité interprétative : A mass of life (Eine Messe des Lebens). Au Prom’s, à Londres, on se régale de son art inclassable le plus naturellement du monde ; aux côtés d’Arnold, Bax, Elgar, Finzi, Vaughan-Williams... La France, qui ne se souvient presque plus d’un Albert Roussel, et où Delius passa (à Gretz-sur-Loing) près de quarante des soixante-douze années de sa vie, semble mettre un point d’honneur à le maintenir dans le plus profond des oublis. 

Ce panthéiste apatride, tel un Jean Giono musical, traite l’orchestre avec un raffinement inouï ; le seul peut-être à constituer un ciment décisif entre Wagner et Debussy - de qui il est l’exact contemporain -, tout en annonçant Strauss. La preuve par l’exemple avec Brigg fair, un cheval de bataille que Beecham enregistra à Abbey Road dès 1928 : ne dirait-on pas de ce splendide poème qu’il marie Siegfried Idyll au Prélude à l’après-midi d’un faune, avec la manière centrale d’Ainsi parlait Zarathoustra ?! La patte exceptionnelle du chef, âgé de soixante-dix-huit ans, s’y est encore enrichie dans ce disque-testament, avec un tempo plus modéré et une onctuosité de cordes à damner un saint. 

La Florida suite - on y revient - est d’autant plus précieuse que c’est Beecham lui-même qui publia cette merveille : Delius ne l’entendit jamais jouer de son vivant. Même réduite à son premier volet, « Daybreak-Dance », la partition happe l’auditeur par cette candeur pastorale, que le vieux Sir Thomas cultive avec une gourmandise d’enfant rêvant d’années de pèlerinage. Les deux Pièces pour petit orchestre font chavirer par une délicatesse des vents (les cors !), très caractéristique de Delius, et que le maître sait faire chanter d’incomparable manière depuis certaine Flûte mozartienne de 1938 (les deux Finales...). Une sorte de nirvana, un festin arachnéen si l’on peut dire - luxe de couleurs et sobriété de ligne - ressort de la Dance rhapsody n° 2 et de Summer evening, pour déboucher sur un Intermezzo de Fennimore and Gerda à tirer des larmes. Résultat identique avec Irmelin prelude et Sleighride : du très très grand art. 

A song before sunrise
que Beecham réalise, avec la plus grande osmose possible, son dernier hommage à l’une des plus fortes et plus fécondes amitiés musicales de l’histoire ; en même temps que ses propres adieux à la Muse en studio (avec la mythique Carmen de 1959). Depuis la première matrice de 1945, guère plus ancienne pourtant, le mage semble reparcourir le jardin de Klingsor avec tout l’enchantement du vendredi saint ! Ode inquiète, tendre et rassérénée à la fois, au balancement irrésistible, que l’on meurt d’envie de rebaptiser "A song before sunset"... Quel dommage que le chef n’ait pas refait pour la circonstance un des intermèdes de A village Romeo and Juliet (première gravure Columbia, 1927), dont le nom seul qualifierait ce CD : « The walk to the paradise garden » !

Assurément, un titre de gloire pour Frederick Delius, qui en a bien besoin de ce côté-ci de la Manche ; parallèlement, l’un des plus fabuleux disques de compilation orchestrale pure du patrimoine - avec le Richard Strauss de Karajan chez DGG « The Originals » ! Et une couronne impériale sur la remarquable collection EMI « Great recordings of the century », pour le mélomane bien plus qu'une mine : une corne d'abondance.

Frederick Delius : Oeuvres Orchestrales ★ Brigg fair (An english rhapsody) ~ Dance rhapsody n° 2 ~ Deux pièces pour petit orchestre : On hearing the first cuckoo in spring, Summer night on the river ~ A song before sunrise ~ Fennimore and Gerda : Intermezzo ~ Irmelin prelude ~ Sleighride ~ Summer evening ~ Florida suite : Daybreak - Dance ★ Royal Philharmonic Orchestra, direction : Sir Thomas Beecham ★ Enregistrements stéréophoniques de 1956 et 1957, son magnifiquement remastérisé aux studios EMI d’Abbey Road en 2001 ★ 1 CD EMI « Great recordings of the century » n° 7 24356 75522 2

Crédits iconographiques : EMI Classics - Portrait de Frederick Delius sur Tore's classical website ★  Article publié initialement sur Altamusica.com
❛frontispice : La sonate pour flûte & piano © Hubert © www.licencephoto.com