dimanche 21 février 2010

❛Une carte du Tendre❜


Au départ, c'est un point d'orgue du festival d'Edimbourg ; puis une ovation à la Salle Pleyel,  en septembre 2008. Bill Christie et ses troupes retrouvent Anne Sofie von Otter avec qui ils ont déjà signé un très beau Serse, au Théâtre des Champs Elysées près de cinq ans plus tôt. Marc-Antoine Charpentier et Jean-Philippe Rameau par les "Arts Flo", cela renvoie à un long compagnonnage ! Rappelons que le chef  a dirigé les deux tragédies retenues ici lors de deux spectacles parisiens fortement marqués par la présence de la regrettée Lorraine Hunt Lieberson : Médée à l'Opéra Comique en 1993, Hippolyte et Aricie au Palais Garnier en 1996. Enregistrements effectués dans la foulée chez Erato.

Le découpage est insolite, le point commun à l'ensemble étant ces "french baroque arias" que l'éditeur porte en sous-titre de son album. Les extraits de tragédies lyriques sont dispersés dans un patchwork qui convoque par ailleurs des chansons et airs de cour, de Charpentier comme du moins connu Michel Lambert, dont on fête le quatre centième anniversaire cette année. A quoi s'ajoutent, de Rameau, des intermèdes orchestraux des Fêtes d'Hébé, opéra-ballet que Christie a aussi gravé chez Erato ! D'un compositeur et d'un genre à l'autre, du solennel au galant, de l'instrumental au vocal, voilà qui n'est pas sans rappeler un pot-pourri tel qu' Altre Stelle d'Anna Caterina Antonacci - la Phèdre de Rameau étant le point commun entre les deux programmes...

Christie baigne dans son élément fondateur, et livre ici une prestation en tout point merveilleuse, chambriste et concertante à la fois. Le moelleux des cordes attire d'autant plus l'oreille qu'il n'était pas naguère la marque de fabrique de son ensemble. Von Otter quant à elle n'a d'autre expérience scénique du baroque français que le Thésée du TCE en 2008 (1). Maigre. Pourtant, dès "Princesse, c'est sur vous que mon espoir se fonde" (Médée), elle semble avoir pratiqué ce répertoire toute sa vie ! Hors de la diction, qui a toujours été irréprochable dans notre langue, il s'agit bien de déclamation, de la façon de poser avec toute la netteté et toute l'incantation requises le mot sur la note - ou l'inverse. En matière de tragédie lyrique plus qu'ailleurs, dissocier texte et musique est impossible : on n'y joue ni du simple théâtre chanté, ni de la mélodie sur argument futile. C'est bien cette symbiose immédiate et naturelle, qui fascine, à l'instar d'une Norman ressuscitant Hippolyte et Aricie à Aix par exemple. 

Plus avant dans Médée, la Suédoise conforte la caractérisation de son héroïne, ses effets comme ses colorations offrant un portrait vénéneux aux accents poignants, même si l'on convient volontiers que désormais tous ses vibratos et détimbrages ne sont pas forcément délibérés. Elle est aidée dans sa tâche par la variété et la beauté de la musique de Charpentier (l'invocation "Noires filles du Styx" !), compositeur d'importance encore trop souvent réduit au fameux "générique l'Eurovision" d'après son Te Deum. La Phèdre d'Hippolyte offre à goûter autant de sortilèges. Mue tout comme Médée par la jalousie, la figure ramiste trouve en Von Otter une orfèvre du détail, plus altière que vindicative, ne se départissant pas d'une immense noblesse. Même si quelques graves paraissent bien limités dans "Quelle plainte en ces lieux m'appelle", quelque chose de son Alceste résonne ici avec un mélange de mélancolie et d'ésotérisme. Est-ce ainsi qu'une Adrienne Lecouvreur incarnait ses personnages au théâtre, quelques années auparavant la création de ce premier opéra de Rameau  ?

Il y a plus fort. Les "airs de cour", ainsi que les pages purement instrumentales, s'enchâssent dans le parcours tragique sans la moindre solution de continuité. Une ariette telle que "Auprès du feu on fait l'amour" (Charpentier), certes pas grivoise mais ironique, est chantée avec un chic tel qu'elle semble appartenir, quoique nettement contrastée, au même corpus que le reste. Le magnifique et dolent "Ombre de mon amant" de Michel Lambert retient davantage l'attention, susurré d'une voix (trop ?) blanche,  ainsi que dans un songe. À moins qu'il ne soit une déploration à la Didon : accolé au Prélude du Concert à quatre parties de violes de Charpentier, il forme, par la grâce du chef, un diptyque que n'aurait pas renié Purcell...  L'unité de ce pasticcio finalement, c'est la Carte du Tendre de l'amant délaissé. Ultime trophée, la prise de congé "Vos mépris chaque jour" (Lambert encore) : courte mélodie étrange et résignée, avant tout nue, sur le simple accompagnement du luth. Difficile de faire plus sublime. 

De William Christie en telle entreprise, on ne pouvait attendre que le meilleur - on n'est guère déçu. À Anne Sofie von Otter on pardonne quelques appuis et petits sanglots inutiles (sur les termes "lieux", "amour"...) sonnant comme des compensations mécaniques à une certaine usure du matériau. Ce qu'on retient en revanche, à l'automne d'une superbe et versatile carrière, c'est encore une fois sa capacité à revisiter les oeuvres, par l'attention peu commune portée au texte et au sens - comme une musique parallèle à l'intérieur même des mots... Moins d'un an après l'étonnant album Bach, le charme opère toujours. ll est capiteux, obsédant, addictif : ne vous privez pas de ce disque parfois imparfait, et pour cette raison merveilleux.

(1) Déjà un rôle de Médée...
N.B. En aucun cas les airs de Michel Lambert, dont celui qui donne son titre à l'album, ne constituent une première au disque ! Voir ici : http://www.arkivmusic.com/classical/album.jsp?album_id=25047

Marc Antoine Charpentier : Médée : Ouverture, 
"Princesse, c’est sur vous que mon espoir se fonde " ★ Michel Lambert
 : Ma bergère est tendre et fidèle
, Ombre de mon amant ★ Charpentier : Concert à quatre parties de violes : Prélude, Médée : Acte III, scènes 3-7, chansonnettes et extraits du Concert à quatre parties de viole ★ Jean-Philippe Rameau : 
 Hippolyte et Aricie : 
"Cruelle mère de mes amours",  Les Fêtes d’Hébé ou les Talents Lyriques
 : air gracieux pour Zéphire et les Grâces 
"Vole Zéphire !", extraits de la première et de la seconde entrées,  Hippolyte et Aricie : "Quelle plainte en ces lieux m’appelle ?" ★ Lambert
 : Vos mépris chaque jour ★ Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano - Les Arts Florissants, direction William Christie ★ 1 CD Archiv Produktion (DGG)

Crédits iconographiques : Archiv Produktion - Frontispice de la première édition de Médée  - Carte du Tendre de Mademoiselle de Scudéry

jeudi 11 février 2010

❛Chung, côté pile et côté face❜


Inégal concert que celui donné le 5 février à la Cité de la Musique dans le cadre du cycle "Orientalisme". Tout entier dédié à Ravel, il n'a guère d'orientalisant que Shéhérazade et Daphnis  (ce dernier d'inspiration plus hellénique qu'orientale d'ailleurs). Le reste se répartit entre un ballet - Ma mère l'Oye - et une "danse" hors norme - La Valse. Avec un cast à faire saliver : Myung Whun Chung à la tête de son Philharmonique de Radio France, Anne Sofie von Otter apparaissant en guest star. La mezzo a déjà enregistré Shéhérazade avec Boulez (vidéo ci-dessous, n°2 "la Flûte enchantée"), et l'a plusieurs fois chanté en public. Y compris en réduction pour piano et avec beaucoup de classe, au Palais Garnier en 1999. Une spécialiste, donc ? Voire.

L’orchestre de Ravel, dans le premier poème “Asie”, n’est pas spécialement frugal. Il est même très nourri, avec une dynamique exigeante imposant souvent à la voix de déclamer forte les sonorités ésotériques de Tristan Klingsor sur une débauche de luxe instrumental. Chung, attentif aux chanteurs en chef d'exception qu’il est, fait tout son possible pour contenir et adapter cette lave en fusion aux moyens volumétriques modérés de la chanteuse. Experte du répertoire français, narratrice émérite et dotée d’une projection exemplaire, la Suédoise ne franchit pourtant pas (plus ?) la barrière des décibels. La voix, devenue plutôt blanche et mate, malgré des efforts visibles dans l’articulation, fatigue ; elle ne parvient pas à faire goûter toutes les syllabes, dont certaines disparaissent dans les limbes. En revanche, elle donne parfaitement le change au cours de “la Flûte enchantée” et de “l’Indifférent”, autres bijoux aux atours instrumentaux plus légers il est vrai.


Anne Sofie von Otter est une artiste exemplaire, à la carrière exceptionnelle - sans contredit l'une de mes cantatrices préférées. L’intelligence avec laquelle elle sait compenser le vieillissement naturel de ses moyens par la diversification de ses emplois (exemple récent, sa belle
 Grande Duchesse d'Offenbach à Pleyel en janvier), doit l’amener logiquement à renoncer à ce type d’apparition sous-dimensionnée. Vocalement en difficulté, la diseuse offre malgré tout une composition fascinante, ainsi qu'en fait foi la vidéo intégrale du concert consultable en ligne (1).

Juste avant, Myung-Whun Chung a livré l’intégralité du ballet  Ma mère l’Oye, en version orchestrale. Il m’a été donné, voici quelques années, d’entendre la partition originale pour piano à quatre mains, avec les sœurs Labèque, au festival de Montpellier, débordante de couleurs et de vie. Très agréable souvenir, que ne ravive pas le tableau brossé par le chef coréen, pointilliste à souhait (quel délié des vents !) - mais aussi d'une uniformité étonnante. Les numéros se suivent avec un caractère identique, aussi poétique que monotone. Trop léché justement, et donc trop poli pour être sinon honnête, du moins captivant.

Changement de braquet avec Daphnis et Chloé. Malgré l'impressionnant effectif orchestral, Chung renchérit encore sur le délié des détails, ciselés à l'envi dans une progression dynamique enivrante. A cet égard, les Danses clôturant chaque Suite, "danse guerrière" et "danse générale", permettent au démiurge coréen de se soûler dans un tourbillon dionysiaque dont il est, on le sait, un spécialiste. Rien de routinier cependant, le travail étant assez raffiné pour soutenir l'attention des plus blasés. Par l'entremise de La Valse, morceau de choix des plus grands noms de la baguette, le vertige devient vertu cardinale, jusqu'à l'étourdissement. Autant qu'il m'en souvienne (Montpellier, toujours), le maestro n'avait pas encore poussé si loin le martèlement de la syncope. Non qu'il s'agisse d'un simple procédé ; mais d'un substrat, d'un engrais inhérent à la partition - qui se trouve ici poussé à son paroxysme, au risque d'agacer. C'est bien sûr à ce type de parti-pris, osé, assumé et réussi, qu'on reconnaît et adoube les plus grands. Fût-ce à mi-temps.

(1) Shéhérazade y commence à la 31° minute.

05/02/2010 - Paris, Cité de la Musique ★ Concert Ravel, dans la série "Orientalisme", par l'Orchestre Philharmonique de Radio France. Direction de Myung-Whun Chung ; Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano ★ Ma mère l'Oye, ballet intégral (1911). Shéhérazade, trois poèmes pour mezzo et orchestre d'après Tristan Klingsor (1903). Daphnis et Chloé, suites n°1 et 2 d'après le ballet éponyme (1911-13). La Valse, pièce symphonique sur une commande de Diaghilev (1920).

Crédits iconographiques : Anne Sofie Von Otter, C. Bengtsson /DV - Myung Whun Chung, DR

jeudi 4 février 2010

❛C'est donc ici la maison du Bailli❜

Werther était dans les chaumières ce soir, Arte soit loué ! Voici une captation qu'on peut réellement qualifier d'historique, après bien des retransmissions mitigées... J'y ai tout simplement trouvé davantage de plaisir musical - malgré le son TV - que dans le vaisseau glacial de Bastille, lorsque j'ai assisté à la première. D'ailleurs, en dépit de la froide nudité (voulue ?) des décors, ce que j'avais visuellement peu aimé alors m'est apparu très séduisant dans son écrin cathodique. Benoît Jacquot est bien sûr un homme de cinéma, les caméras rendent justice, avec précision, à un travail très fouillé sur les expressions des visages, les gestuelles minimalistes, les postures esquissées... L’acte III y gagne une grandeur toute bergmanienne - mâtinée de Georges de la Tour - c'est évidemment très beau. Problème : cela n'est pas mis en valeur quand on est à l'opéra... car on y est éloigné du plateau, et donc on n'en perçoit que peu de choses. La démarche de Jacquot, auteur par ailleurs d'un film sur la Tosca, s'en trouve forcément contingentée. Dommage.

Musicalement, c'est anthologique ! Le niveau s'est nettement relevé depuis cette première du 14 janvier - pourtant assez impressionnante à bien des égards. Le maximum de plus-value est pour Jonas Kaufmann, transcendant (il n'y a pas d'autre mot). La page de la convalescence et du trac est maintenant tournée (1), ainsi même son acte I, si timide lors de la prise de rôle, se meut dans des cimes légendaires ! Qu'admirer le plus, et qui n'ait déjà été loué par d'autres ? Le timbre sombre, contrepoint parfait de la clarté d'émission et de diction ? La variété de dynamique, appliquée sans affèterie ni détimbrage ? Un rendu à la fois viril et fragile - comme il sied à ce  héros - d'aigus forte restitués sans le moindre effort apparent ? La beauté sans pareille du legato, dans la langueur comme dans l'énergie ? Des nuances infinies, toujours en situation, qu'on n'entend pas ailleurs ? La composition du personnage enfin, d'une hébétude obsessionnelle de gamin à la dérive ? Non, vraiment, je n'ai jamais rien entendu ni vu de pareil dans ce rôle ! Qu'importe alors que la lecture soit "germanique" ou "latine", cela n'aurait guère de sens ici...  Du reste cet abord très intellectualisé, alla Goethe, sobre et nu, outre qu'il répond à la scénographie, traduit mieux les tourments de Werther que certains débordements "méridionaux" (Corelli, par exemple).


Sophie Koch n'est pas en reste, elle aussi a littéralement brûlé les planches hier. Quelle Charlotte magnifique ! La qualité du métal n'est peut-être pas celle de Graham, que j'admire aussi, mais tout dans sa leçon de chant - appelons-la ainsi - force l'enthousiasme. Je retiens par-dessus tout chez cette artiste une capacité d'investissement théâtral brut, fougueux, désespéré même, sans grand équivalent aux actes III et IV ; cela, jamais aux dépens d'une ligne vocale impeccable, sans débordement, sanglot - ni poitrinage... Évoquer un «jeu à l’ancienne» me semblerait bien vain, dès lors que c’est tout le déchirement du personnage qui déferle ici, torrentiel et comme incontrôlé. Quelle beauté purement plastique, aussi, que cette figure de mater dolorosa digne d'un Vermeer... Respect, madame !
Rien dans l'environnement de ces deux protagonistes qui risque d'altérer un tant soit peu l'alchimie. Anne Catherine Gillet poursuit son petit bonhomme de chemin : en Sophie elle me semble sans rivale actuelle possible, usant d'une ingénuité cristalline  dépourvue de mièvrerie qui porte sa partie au niveau d'une Soeur Constance. Ludovic Tézier compose un Albert de luxe, presque surdimensionné, quoique ses efforts portent davantage sur le coloris que l'articulation assez molle. On retrouve toujours avec plaisir Alain Vernhes en Bailli stylé, débonnaire sans être ridicule. Et Michel Plasson ? Pour sa première (!) prestation à Bastille, connaissant son Werther sur le bout des doigts, il est véritablement en état de grâce, et certes plus inspiré que dans son enregistrement de studio (1979). Introspectif, grave, ciselant à son rythme - fort lent - mille détails souvent gommés au bénéfice des deux principaux chanteurs, il met davantage l'accent sur l'évolution intérieure des amants impossibles que sur des manifestations expansives. Seule fait exception la partie de Charlotte au III, où le chef semble comme emporté par la sincérité de Koch.

Je termine avec des solistes instrumentaux hors pair (Emmanuel Ceysson si sollicité à la harpe, son confrère saxophoniste bouleversant dans l'air des larmes...) apportant leur contribution au miraculeux équilibre de l'ensemble. Rarement un opéra télévisé m’aura produit un tel effet : cette diffusion me hante, pour tout dire. Voilà un grand moment du service public franco-allemand (2), que l'Opéra s'honorerait de confier au DVD. Répétons en chœur : vivat Werther, semper vivat...

(1) Rappelons que le ténor allemand convalescent a dû réfuter une générale publique, ne pouvant chanter à pleine voix, et a même annulé la troisième représentation.
(2) De ce point de vue binational, l'œuvre et ses deux principaux interprètes ne pouvaient être mieux choisis.

14 & 26-01-2010 - Paris, Opéra Bastille ★ Werther, de Jules Massenet, production de Covent Garden 2004, mise en scène de Benoît Jacquot, direction musicale de Michel Plasson ★ Avec Jonas Kaufmann (Werther), Sophie Koch (Charlotte), Anne Catherine Gillet (Sophie), Ludovic Tézier (Albert), Alain Vernhes (le Bailli)... ★ Diffusion en léger différé sur Arte au soir du mardi 26 janvier.

Crédits iconographiques : Opéra national de Paris / Elisa Haberer.

jeudi 9 octobre 2003

[Archive] ❛Un livre sur l'école de Mannheim❜


A Londres, en 1768, est publié chez Longman, sous le titre d’opus 5, un groupe de six Quatuors à cordes appelé à faire date. De la plume d’un certain Franz Xaver Richter, né en 1709 à Hollesschau (Holesov, République Tchèque), ils sont tout simplement... les premiers de leur genre, avant même l’opus 9 de Franz Josef Haydn. La musique instrumentale se dote - peut-être par le fait du hasard, ou par la volonté de changement du compositeur - d’un effectif aussi strict que fascinant (quatre fois quatre cordes), appelé à une postérité si universelle qu’il est devenu le passage obligé de tout compositeur qui se respecte.

Neuf années plus tard, sur la scène du Théâtre de Mannheim, Ignaz Holzbauer, né à Vienne la même année que Richter, fait donner Günther von Schwarzburg sur un livret d’Anton Klein, avec Anton Raaff (le créateur de l’Idomeneo de Mozart) dans le rôle-titre. C’est l’acte de naissance de l’opéra allemand, germanique non seulement par l’idiome - ce qui n’est pas rien - mais aussi par le sujet et la conduite littéraire. Cinq ans avant Die Entführung aus dem Serail, qui reste formellement un singspiel, et avec une confortable avance sur Beethoven (Fidelio, 1804-1814), Hoffmann (Undine, 1816) ou Weber (Der Freischütz, 1817-1820) !

Entre ces deux précédents dans des domaines musicaux fort éloignés l’un de l’autre, un point commun : Mannheim, capitale du Palatinat, résidence de l’Électeur Carl Theodor von der Pfalz-Suzbach, et siège, pendant près de soixante-dix ans, de l’un des foyers musicaux les plus féconds de l’Europe du XVIII° siècle. Le terme de foyer, du reste, cède précisément la place à celui d’école, dès le siècle suivant, avec François-Joseph Fétis (1784–1871), célèbre biographe et analyste belge. 

En effet, s’il est hardi, ainsi que le souligne l’auteur Romain Feist (1), d’imputer à Mannheim la naissance du style classique – avec ce que cela suppose de fixation des formes – il ne fait aucun doute que ce sont les musiciens (essentiellement germaniques) rattachés à la cour de l’Électeur Palatin, qui ont le plus œuvré à la constitution, puis la transmission, d’une culture forte et durable, qui sera celle de l’Europe musicale des Lumières.


Goûts français, italien, allemand et slave s’imbriquent et se fertilisent avec bonheur, sous la houlette d’un Prince représentatif du « despotisme éclairé », dont la prodigalité fait de sa capitale une académie de musique bouillonnante et quasi-permanente. Outre Richter et Holzbauer déjà cités, Stamitz père et fils, Cannabich, Filz, Toeschi, Grua, Beck et d’autres vont-ils contribuer – en tant que virtuoses, compositeurs, théoriciens ou maîtres de la chapelle princière – au patrimoine du Palatinat et à sa diffusion. Et jouer, ou faire jouer, tout ce que le continent peut à l’époque comporter de partitions d’importance (cela fait beaucoup). 

Mozart, d’ailleurs, n’est pas absent du débat, puisque ses liens avec Mannheim remontent à 1778 ; comme ceux avec Paris – Paris ! Siège du « Concert Spirituel », qui sera l’une des institutions de prédilection d’Holzbauer, des Stamitz ou de Jean-Baptiste Wendling – flûtiste virtuose de l’orchestre palatin et ami du Salzbourgeois. Lequel vouait à Ignaz Holzbauer une très grande admiration – presque à l’égale de Haydn ou Jean-Chrétien Bach –, ce qui a son prix de la part d’un compositeur peu enclin au compliment envers ses contemporains… 


Autres connexions entre la cité allemande et la France : Franz Xaver Richter, qui consacrera toute l’énergie de sa grande maturité au Chapitre de la Cathédrale de Strasbourg ; ville où il est nommé en 1769, et où il s’éteint vingt ans plus tard après une impressionnante activité. Ou encore, Franz Beck, né à Mannheim en 1734, et qui se voit ni plus ni moins proposer la direction du Grand Théâtre de Bordeaux, où il exercera de 1761 à 1789. J.-C. Bach soi-même amènera une part de la culture de « l’École » à Paris en y créant (sans succès) un opéra-ballet, Amadis de Gaule


Grâce à Romain Feist et à la collection « Mélophiles » des Éditions Papillon, tous ces aspects et d’autres encore, si fédérateurs pour la musique européenne du XVIII° siècle, sont analysés et développés ; et ce dans un lexique – comme on dit – accessible à tous. La langue est rapide, alerte même, comme celle d’une chronique du Mercure de France, avec le même sens du français impeccable et précis. 



Avec le même goût pour l’estocade serait-on tenté d’ajouter, tant il est évident que l’auteur n’aime guère Mozart, et ne se prive pas de le faire sentir à l’excès ; par force exemples (supposés) de ses aigreurs, son envie, sa mauvaise foi… Vraiment un infime point faible, dans un ouvrage vivant comme rigoureux, parfois un tantinet sec aux articulations – ce que compense un enthousiasme très communicatif. 

De surcroît, une iconographie abondante et bien cadrée dans le texte rend la lecture agréable ; de même que les notes en marge, qui attestent d’une base documentaire impressionnante. Les spécialistes apprécieront les nombreux exemples musicaux, reproduits d’après les partitions. Si la bibliographie est plutôt étique, on remarque surtout la discographie détaillée de l’École de Mannheim (CPO, Naxos, Koch et Hänssler, principalement), qui complète le panorama. 



(1) Musicologue, conservateur à l’Opéra de Paris et critique

L’ÉCOLE DE MANNHEIM, par Romain Feist ★ Éditions Papillon,  Collection « Mélophiles » (direction : Jean Gallois)   ★ 135 pages. Genève 2002. N° ISBN 2-940310-1


Crédits iconographiques : Editions Papillon  - Franz Xaver Richter (1709-1789) - Le Palais de Mannheim, www.lastfm.fr/group/Mannheim  Article publié initialement sur ResMusica.com
❛frontispice : La sonate pour flûte & piano © Hubert © www.licencephoto.com