samedi 10 avril 2010

❛Marc Minkowski, Bach à la Passion❜


C'est un trait reconnu : la Passion selon saint Jean (1724) est plus dramatique que sa consœur  saint Matthieu (1729). Plus concise dans sa narration, et forcément moins profuse en airs, elle relate les derniers moment de la vie de Jésus en un temps nettement plus court : un peu moins de deux heures, contre deux heures quarante-cinq environ pour sa cadette. Possédant la singularité de débuter de plain-pied sur l'arrestation, elle fait l'économie d'épisodes liminaires tels que le Vase de parfum ou bien la Cène, que le poète Picander développera richement cinq ans plus tard, pour l'évangile de Matthieu. Ainsi privé d'un abondant matériau propre à nourrir la contemplation, Jean Sébastien Bach a été amené à concentrer tout son génie sur l'urgence théâtrale, en opposition totale d'ailleurs avec les directives (1) que lui avait signifiées la municipalité de Leipzig, lors de sa prise de fonctions de Cantor l'année précédente.

Comment rendre au mieux justice à ce parti, assurer la mise en scène sonore - à proprement parler - de cette relation atroce d'un kidnapping, d'un lynchage et d'une exécution ? La musique seule fournit certes beaucoup, par la diversité des formes (choeurs, chorals, récitatifs de l'Evangéliste, ariosi, airs, scènes de foule), la pertinence de l'instrumentation, l'élévation permanente du propos. Le texte, précis et dru, en langue vernaculaire comme il se doit dans le culte protestant, apporte pareillement sa vitalité. Pour autant, Marc Minkowski, qui a passé la première épreuve de son Bach voici trois ans avec la Messe en si mineur, n'est pas venu faire la paraphrase de ses prédécesseurs. Une première piste, totalement à rebours de la liturgie qui prévoit un sermon entre les deux parties, consiste dans la suppression de l'entracte. Inédit à notre connaissance, certainement iconoclaste pour les puristes - mais diantrement efficace, nous pouvons l'assurer.

Plus déterminant est un choix d'ordre interprétatif. Sur la foi des travaux de Joshua Rifkin et Andrew Parrott, Marc Minkowski a opté pour un ensemble de huit solistes doublés par tessiture (deux sopranos, deux altos, deux ténors, deux basses) en guise d'effectif vocal total, choeurs compris. En fait, il n'y a ni choriste ni soliste, tous les chanteurs étant alternativement l'un et l'autre ! Un air donc pour chacun (ou presque : la basse Christian Immler en interprètera deux, le merveilleux "Himmel, reiße, Welt, erbebe" de la version de 1725 rééquilibrant la première partie). Mais aussi la tenue des parties de Jésus, Pilate, Pierre, la servante. Et les interventions de la foule (turba), déterminantes. Et les chorals, communion des croyants. Et le récit de l'Evangéliste.

Celui-ci est dévolu à Markus Brutscher, ténor allemand encore trop peu réputé de ce côté-ci du Rhin, malgré un curriculum vitae des plus garnis. Quelle école nationale de haute lignée, d'Häfliger à Prégardien en passant par Schreier, et surtout Wunderlich, auteur de ce commentaire qui dit tout : 'Il y a une bonne raison pour laquelle Bach écrivit cette partie pour le ténor : dans la tessiture la plus élevée, les mots sont généralement plus facilement compréhensibles. L’intelligibilité est la chose la plus importante pour l’Evangéliste, lui qui raconte une histoire. Mais il n’est pas qu’un narrateur, il est en même temps partie prenante des événements' (2)... Ajoutez : timbre magique, diction solaire, augmentés d'une expressivité hors norme, et vous avez la prestation de l'officiant Brutscher. Grandiose !

Dès lors, tout s'enchaîne. Les interventions de la foule, capitales dans le second volet, sont traitées par Minkowski avec autant de cruelle véhémence que de précision contrapuntique. La vocifération "Kreuzige" ("Qu'on le crucifie") adressée à Pilate - formant sur vingt-quatre mesures (3) une croix virtuelle entre le dessin descendant du choeur et la direction ascendante des instruments - délivre sous sa baguette une insoutenable tension que nous n'avions pas entendue en d'autres occasions. Tout ce qu'il faut pour rehausser, par contraste, la dignité sans faille du chant de Pilate (Benoît Arnould) et Jésus (Christian Immler). Par contraste aussi, les chorals luthériens ne sont pas seulement apaisés. Tout en suivant  leur homophonie étale et lumineuse, les artistes leur confèrent une plasticité et une variété inouïes. Péroraison attendrie quoique déterminée : rien moins que le mouvement de l'âme, patent dans le "Ach Herr, lass dein lieb Engelein" conclusif.

Et de l'âme, chaque soliste/choriste en apporte - bien plus que ne le ferait l'ordinaire métier - à l'air qui lui est confié ! De ces neuf eaux-fortes, aucune n'est si peu que ce soit en avant ou en retrait, toutes étant façonnées comme à l'aune d'un compagnonnage (l'esprit même des Passions) aux antipodes de la vaine démonstration individuelle. Faute de pouvoir féliciter en détail tous ces artisans, mentionnons Benoît Arnould pour l'arioso "Betrachte, meine Seel", auquel succède l' "Erwäge" au piétisme d'anthologie de Nicholas Mulroy. Ou bien Helena Rasker associée au gambiste Atsushi Sakai, digne héritière de sa compatriote Aafje Heynis dans un "Es ist vollbracht" au dénuement commotionnel. Egalement Joanne Lunn, scandant avec hébétude les 'Dein Jesu ist tot' au cœur d'un "Zerfließe mein Herze" à la pâleur lunaire. Et puis la soprano Judith Gauthier, le contre-ténor Owen Willetts...

Le petit effectif retenu au sein des Musiciens du Louvre - vingt-trois intervenants - est l'écrin idéal pour mettre en valeur ce chemin de croix cathartique. La beauté extrême de l'instrumentation de Bach y est rehaussée à la pointe sèche au gré de maints détails. Chez ces artistes rompus à l'expressionnisme baroque, il est en fait impossible de hiérarchiser la mélodie par rapport à la basse continue - travail d'équipe, toujours ! D'ailleurs, le violoncelliste Nils Wieboldt, en charge de d'une part de ce continuo, s'attire des ovations particulières. Associons-lui la bassoniste Marije Van Der Ende, les deux flûtistes Florian Cousin et Jean Brégnac, auteurs d'obbligati très réussis dans certains airs ; et bien sûr tous les autres.


Reste à louer la synthèse opérée par Minkowski entre les talents de ses ouailles et ses propres idées. Comme nous l'avons vu, son axe directeur est le théâtre, et son maître mot la tension ; d'où l'évacuation de l'entracte et la polyvalence des chanteurs. Mais ce n'est pas tout. Le chef français travaille l'enluminure quant aux symboles théologaux de Bach - les parties de turba n'étant pas le seul exemple. C'est manifeste pour les portiques de la cathédrale sonore, à savoir le dualisme des grands choeurs. Le premier a-t-il déjà sonné avec autant d'âpreté, les accords répétés de la basse claquant comme autant de soufflets sur les joues du Sauveur ? Quant au final, la berceuse "Ruht wohl", il appellerait à lui seul une  étude entière, tant l'ordonnateur parvient à modeler à l'infini ses inlassables reprises de nuances toutes maternelles : telle est la voix de Marie à la descente de la Croix.

Faut-il l'avouer ? En près de quarante années de pratique, nous n'avons jamais été à ce point bouleversé, de la première à la dernière minute d'un concert ou d'un spectacle musical. Plus noble en est l'humilité d'un Marc Minkowski ne revendiquant aucun salut pour lui, mais s'effaçant au contraire derrière chaque individualité - vocale ou instrumentale - au moment des acclamations. Inoubliable.

(1) "Le Cantor s'engage à composer une musique de nature qu'elle ne paraisse pas sortir d'un théâtre, mais bien plutôt qu'elle incite les auditeurs à la piété."
(2) In "Fritz Wunderlich ou l'absence du soleil", un dossier de Nicolas Derny dans Forum Opéra.
(3) La symbolique chiffrée est aussi importante chez Bach que chez les constructeurs de cathédrales. Vingt-quatre est un nombre-clé dans la pensée chrétienne, c'est entre autres celui des Vieillards de l'Apocalypse... de Jean !

Le site des Musiciens du Louvre - Grenoble : http://www.mdlg.net/fr/
Le site de référence pour les oeuvres sacrées de Bach : http://www.bach-cantatas.com/
Pour en savoir plus sur la Passion selon saint Jean, une étude très pédagogique de Philippe Ravit, à qui on pardonnera ses nombreuses fautes de français : http://membres.multimania.fr/jsbachpassion/
Pour en savoir plus sur Bach, que recommander davantage que les écrits d'Alberto Basso et Gilles Cantagrel...
À mon père.

3 avril 2010 - Paris, Salle Pleyel ★ Johann Sebastian Bach : Johannes Passion (Passion selon saint Jean, 1724) ★ Joanne Lunn, Judith Gauthier, Helena Rasker, Owen Willetts, Markus Brutscher, Nicholas Mulroy, Christian Immler, Benoît Arnould ★ Les Musiciens du Louvre - Grenoble, direction : Marc Minkowski

Crédits iconographiques : Jean Sébastien Bach, anonyme ★ Helena Rasker, copyright non mentionné ★ Marc Minkowski et les instrumentistes, Site des Musiciens du Louvre

dimanche 4 avril 2010

❛On ne prête qu'aux Alberich❜


Enfin un acte fort du mandat de Nicolas Joël ? Plus d'un demi-siècle après sa dernière production complète (!), et plus de vingt ans après l'inauguration de Bastille soit dit en passant, le Ring est de retour à l'Opéra National (1). Confié au nouveau directeur musical Philippe Jordan - dont c'est l'épreuve du feu, sans jeu de mots vis-à-vis de la forge - et mis en scène par le vétéran Günter Krämer, le projet est étalé sur deux saisons, en deux fois deux volets. Avec l'objectif de proposer le cycle entier lors de l'exercice 2012-2013. Paris aura donc sa Tétralogie avec un orchestre de fosse, ce qui n'était le cas au Châtelet ni en 1994 (Tate, Orchestre National de France) ni en 2006 (Eschenbach, Orchestre de Paris)...

Lors de cette ultime représentation de la série, le Wotan du Letton Egils Silins se substitue à Falk Struckmann. La lecture des comptes-rendus publiés depuis la première livre une impression globale de quasi ratage de l'entreprise. Sans doute est-ce sévère, mais ce n'est pas totalement sans motif. En effet, malgré de beaux effets dans le Rhin, un tableau du Niebelheim plutôt convaincant, et une pénombre parfois poétique, la régie démodée de Krämer est encombrée de costumes laids (2), de drapeaux rouges et d'allusions nazies ("Germania"). Fatras tissé de pseudo-dialectique marxisante s'inspirant de ce qu'un Chéreau avait le premier élaboré - avec un tout autre talent - voici près de trente-cinq ans ! Sans doute aussi Jordan n'a-t-il pu roder (relativement) son affaire qu'au fil des soirées, certains points laissant deviner une appropriation possiblement laborieuse du discours wagnérien.

Le légendaire prélude, sous cet angle, a de quoi décevoir. Mis en place recto tono, avec une belle homogénéité de texture des cors, il offre en vérité une perfection formelle faisant assez peu de cas de l'onde mouvante du Rhin, qu'il est censé figurer. Le statisme des cordes est sans doute en cause, cependant la suite des événements amène à penser qu'il s'agit d'un sinon d'un parti-pris, du moins d'une optique par défaut. En effet, dans chacune des quatre scènes, le chef s'emploie plus à faire ressortir la richissime palette orchestrale de Wagner que l'évolution d'un drame, et encore moins un entrelacs de pulsions.

A cet égard, la longue scène II témoigne autant d'une pâte symphonique superbe - qu'on goûterait d'ailleurs mieux en concert - que d'une veine théâtrale inexistante. Ne manquent pourtant pas à ce tableau les occasions de mettre en avant les linéaments, brisures et arêtes de la Tétralogie tout entière, ne serait-ce que par les atermoiements de dieux imposteurs précipitant la fin de leur monde par des mesquineries insensées ! Mais non, tout y coule de source (splendidement) dans une conversation convenue, comme celle qu'auraient des acolytes du dimanche sur leurs mérites respectifs après le montage d'une salle de séjour Ikea.

On peut certes retenir ce prisme "apollinien" pour ce qu'il peut apporter de pure beauté chambriste au tapis sonore, à quoi on n'a pas été insensible d'ailleurs. Comment pourtant défendre une telle momification au long des douze ou treize heures de saga aux multiples rebondissements restant à courir ? Vaine chimère ! Aux manettes de l'action - ne serait-ce que par ses velléités -, Wotan (Egils Silins) est à l'image de ces choix : meublant. Assez peu endurant, instable de ligne, et dépourvu de la moindre saillie, il n'offre rien d'autre qu'un office d'utilité, qu'on oublie après le dernier accord.

Quel dommage pour la Fricka magnifique de Sophie Koch, dont la beauté de timbre et la longueur de souffle s'agrémente d'une caractérisation étonnante, donnant à chaque repartie une dignité de femme blessée par l'égoïsme de son époux ! Plus confidentielle est Freia (Ann Petersen), quoique d'un agréable métal. Rien à redire de Marcel Reijans et Samuel Youn, en Froh et Donner, ce dernier est très au-dessus de l'ordinaire, même. Du Loge ignoblement vêtu de Kim Begley ("un croisement improbable entre Hérode et Platée" selon le bon mot d'André Tubeuf), on aime plus que tout les mille et une inflexions d'un phrasé retors et ambigu à souhait.

La courte apparition d'Erda (Qiu Lin Zhang, une fois de plus) apporte comme il se doit son lot d'ésotérisme, même si la Chinoise a pu offrir naguère des incantations plus troublantes. Enfin, une fois qu'il aura été écrit que les trois Filles du Rhin sont adéquates tout comme les deux Géants Fafner et Fasolt, et passé le  personnage très secondaire (au moins dans ce volet) de Mime, on s'attardera quelque peu sur l'Alberich de Peter Sidhom, autre habitué de ces arcanes rhénans, et de très loin le triomphateur du jour (3).
Malgré une déambulation fastidieuse et passablement ridicule subie durant tout le I (on en souffre pour lui), il impose une incarnation convaincante, à force de sarcasme n'obérant jamais le modelé de son chant. C'est déjà beaucoup, cependant on gagne encore mieux au III ! Gnome calculateur mais floué, pathétiquement humilié, Sidhom reste d'un tranchant vocal grandiose, et paraphe une malédiction d'anthologie, digne de ridiculiser ces dieux de pacotille, vils manoeuvriers et voleurs. Etait-il pour autant nécessaire de faire rejoindre à ces derniers un Walhallla minable - de hideux gradins de bois clair -, davantage mobilier commercial en kit que demeure divine ?

(1) La direction musicale en était confiée à Hans Knappertsbush, dans une mise en scène remontant... au début du XX° siècle ! En 1976, Liebermann avait initié un cycle confié à Georg Solti, Peter Stein et Klaus Michael Grüber, arrêté après le deuxième volet La Walkyrie. 
(2) Mais où donc le costumier Falk Bauer est-il aller chercher ces affreux torses nus en plastique corseté qu'il inflige aux dieux des deux sexes ?
(3) C'est peu de dire qu'on se réjouit de le retrouver dès 2011 dans Siegfried et Götterdämmerung...

28 mars 2010 - Paris, Opéra Bastille ★ Richard Wagner : Das Rheingold (L'Or du Rhin), prologue en quatre scènes au Festival scénique Der Ring des Niebelungen (L'Anneau du Niebelung, 1869) ★ Nouvelle production de Günter Krämer, assisté de Jürgen Bäckmann, Falk Bauer, Diego Leetz et Otto Pichler ★ Orchestre de l'Opéra National de Paris, direction : Philippe Jordan ★ Avec Egils Silins, Samuel Youn, Marcel Reijans, Kim Begley, Peter Sidhom, Wolfgang Ablinger Sperrhacke, Iain Paterson, Günther Groissböck, Sophie Koch, Ann Petersen, Qiu Lin Zhang, Caroline Stein, Daniela Sindram, Nicole Piccolomini

Crédits iconographiques : Peter Sidhom (Alberich) et l'Or du Rhin -  Kim Begley (Loge) - La montée au Walhalla - © Opéra National de Paris 2010, Charles Duprat

mercredi 31 mars 2010

❛Cencic : un disque, un concert, la preuve par Haendel❜



Les castrats sont à la mode, assurément. Que l'on confie l'interprétation de la musique écrite pour eux à des voix de femmes ou d'hommes, rien n'arrête la déferlante ! Jaroussky, Genaux, Bartoli, Kermes, Gauvin, Cencic... Tous ont offert, dans un passé relativement récent, leur(s) florilège(s) d'airs plus ou moins rares - où Vivaldi occupe une place de choix, aux côtés de Gluck, Hasse, Graun, Porpora, Scarlatti, Caldara, Vinci, Leo et autres Giacomelli. Face à cet aréopage de compositeurs aux inspirations inégales, Haendel disposait jusqu'ici d'une visibilité disparate : un fragment de Bartoli (Opera Proibita, voire Sacrificium), un zeste de Jaroussky (Airs pour Carestini), des pépites éparses de Hunt Lieberson... Zazzo a enregistré des duos avec Nuria Rial, Daniels et Scholl ont eux aussi signé un album. Et, voici plus de quinze ans, virent le jour un CD complet de Drew Minter (Airs pour Senesino), un autre de Nathalie Stutzmann. C'est à peu près tout. Rapporté aux récitals Haendel "féminins" qui fleurissent régulièrement, c'est tout de même modeste !

Max Emanuel Cencic quant à lui a souvent eu l'occasion de se frotter sur scène au compositeur, un exemple récent est le Faramondo (Fasolis, déjà) donné entre autres à Lausanne et publié chez Virgin. On compte aussi plusieurs Sesto (Giulio Cesare), et même Serse à l'époque où il était encore sopraniste (1). En fait - Cencic le confie ouvertement dans la présentation du disque - la plus longue des pratiques, en regard d'un génie de cet ampleur, ne parviendra jamais à neutraliser l'humilité qu'on ressent au moment de lui dédier un album-portrait. Cela peut expliquer une parution somme toute assez tardive, car ce jeune homme de trente-trois ans à la riche discographie excipe d'une carrière de déjà... vingt années.

Un autre point appelle des précisions, c'est le qualificatif de "mezzo soprano": ni plus ni moins le titre du recueil. Que les labels des tessitures de femmes (du  contralto au soprano) doivent s'appliquer aux hommes falsettistes évoluant dans les mêmes hauteurs, voilà qui semble logique. Rappelons toutefois que le terme lui-même de mezzo n'existait pas du temps de Haendel, il n'est apparu qu'à l'époque du premier Verdi ! Si l'on ajoute à cela que les airs retenus sur le CD - à la différence de ceux proposés au concert - ont été écrits au long du parcours créateur de Haendel pour QUATRE castrats aux tessitures identifiées comme distinctes (2), sans parler de la cantatrice Margherita Durastanti, force est d'admettre que la clarté typologique n'est pas le point fort du projet.

En revanche, ces aspects musicologiques une fois mis de côté, il n'est pas besoin d'attendre de longues minutes  pour succomber à l'intérêt musical ! Dès la première plage, "Sorge nell'anima mia" (Imeneo), à la pulsation irrésistible, toutes les cartes maîtresses du Cencic nouveau sont abattues : la vélocité est sidérante, grâce à une maîtrise du souffle parfaite et à une coloratura jamais prise en défaut. Mais tout  n'est pas qu'affaire de virtuosité, surtout chez Haendel ! La rare beauté du timbre, rond et homogène sur toute l'étendue, procure un plaisir qu'accentuent encore la richesse et l'ampleur des graves, pour le coup exceptionnels dans cette catégorie de chanteurs. De surcroît, le Croate porte une telle attention au texte, et dans le cas présent fait preuve d'une telle énergie, que loin de tout hédonisme ce travail garde une intensité théâtrale ô combien précieuse.

La suite du programme est d'une veine identique : on n'y trouve pas même de quoi pinailler, tant cette galerie de portraits est aussi aboutie que variée. D'autres arie di bravura mettent bien sûr en évidence les qualités précitées, tel le "Qual leon" d'Arianna, au paragone formidablement exacerbé, ou encore un Serse ("Se bramate") à la velléité jubilatoire. Jubilatoire, la sérénade de circonstance Parnasso in festa l'est par nature, et ses deux extraits avec intervention du choeur - à notre connaissance une première au disque (3) - offrent à Cencic un écrin héroïco-pastoral (hérité du vivaldien Dorilla in Tempe ?) propre à valoriser son élégance innée.

C'est encore dans le cadre plus intimiste, et donc plus exigeant, de l'air de déploration ou de confidence amoureuses, que le contre-ténor fait valoir son meilleur. Du "Verdi allori" (Orlando), véritable premier jet du "Verdi prati" d'Alcina, il colore chaque contour mélodique du lyrisme le plus chaste et le plus tendre, cependant que le balancement épuré de Floridante ("Alma mia") profite d'un épanchement richissime de nuances, et savamment dosé. Que dire enfin des afflictions de "Penna tiranna" (Amadigi) et "Ombra cara" (Radamisto), si ce n'est qu'elles font preuve d'une justesse de ton superlative, bien au-delà des larmes de composition.

Diego Fasolis et ses 
Barocchisti sont comme à l'accoutumée davantage que des faire-valoir. Le chef helvète a mieux fait qu'assimiler la ductilité prônée par plusieurs générations de "baroqueux" : ses tempi sont plutôt rapides, ses attaques précises, déliées sans être anguleuses. Surtout, la délicatesse de ses vents épouse à ravir la variété expressive de Cencic, avec qui il est manifestement en totale symbiose ; louons particulièrement de ce point de vue le couple hautbois-basson, exemplaire dans Amadigi. Les interventions du Coro della Radiotelevisione svizzera dans le Parnasso n'appellent que des éloges ; dommage que la prise de son les tasse dans un second plan trop compact.

De comparables vertus ont été prodiguées lors du concert du 24 mars à la Salle Gaveau, avec de nombreux intermèdes instrumentaux, dont une ouverture de Serse digne des annales. Les festivités vocales n'étaient toutefois pas identiques, la thématique portant sur les airs écrits pour Caffarelli, ce qui nous a valu un festival Faramondo : quatre extraits, prélude et bis compris ! "Rival ti sono" n'est peut-être pas du plus exaltant Haendel, mais "Se ben mi lusinga" et "Voglio che sia l'indegno" permettent au chanteur de mettre en avant autant de faconde que de gradation psychologique, servies par une projection idéale. Et s'il a été moins souverain qu'au studio en Serse ou Radamisto, l'artiste a su sortir le grand jeu ailleurs (Orlando et Imeneo, par exemple), ce que l'assistance a largement acclamé. Ainsi se scelle l'entrée dans le Gotha haendélien de Max Emanuel Cencic. Nul doute que ces anthologies enchanteresses le consacrent, au surplus, comme le plus doué des contre-ténors en activité.

(1) Sopraniste depuis l'enfance, Max Emanuel Cencic a appartenu aux Petits Chanteurs de Vienne. En 2001, il est devenu contre-ténor après s'être retiré pour travailler sa voix.
(2) Senesino, Caffarelli, Carestini et Andreoni. Senesino diposait d'une tessiture particulièrement grave, ce que l'on reconnaît aisément dans le rôle-titre de Giulio Cesare.
(3) Une première sous forme d'extraits ! Pour ce qui est de l'intégrale, il y a ceci : http://www.musicalcriticism.com/recordings/cd-parnasso-1008.shtml

- Le site officiel de Max Emanuel Cencic : www.cencic.net
- Le dossier Cencic de référence est sur Alma Oppressa : http://licida.over-blog.com/article-20542414-6.html
- Un entretien de Mehdi Mahdavi avec Max Emanuel Cencic, remontant à décembre 2006 : http://www.altamusica.com/entretiens/document.php?action=MoreDocument&DocRef=3261&DossierRef=2900

❛Max Emanuel Cencic : Handel Mezzo Soprano Opera Arias❜ : airs extraits des opéras Imeneo, Floridante, Arianna, Tamerlano, Serse, Amadigi, Agrippina, Radamisto, Orlando et de la sérénade Parnasso in festa ★ I Barocchisti, Coro della Radiotelevisione svizzera, direction : Diego Fasolis ★ 1 CD Virgin Classics n° 5099969457401

24 mars 2010 - Paris, Salle Gaveau ★ ❛Airs de Haendel pour le castrat Caffarelli❜ : ouvertures et airs extraits de Faramondo, Tamerlano, Orlando, Serse, Radmisto, Imeneo, Agrippina ; Sonate et Concerto V HWV 399 ★ Max Emmanuel Cencic, mezzo soprano ★ I Barocchisti, direction : Diego Fasolis

Crédits iconographiques : disque Virgin Classics  - Diego Fasolis, www.bach-cantatas.com  - Vidéo promotionnelle Virgin - La plupart des liens YouTube sont dus au portail de CaroSaxone

lundi 22 mars 2010

❛Haendel en tenue de galère❜


Le "Gala Haendel" du Concert d'Astrée au Théâtre des Champs Elysées a su créer le buzz ! Avouons que la prestigieuse brochette de solistes (Piau, Lehtipuu, Jaroussky et Lemieux) et le renom grandissant d'Emmanuelle Haïm semblent justifier largement un empressement de nature à saturer les réservations. Résultat, une salle emplie comme jamais, avec pour corollaire une chaleur intenable et quelques frictions pour cause de visibilité. Gala ? Mais qu'est-ce à dire ? Pour ces deux soirées à guichets fermés, la maîtresse d'œuvre s'emploie comme on peut s'y attendre à extraire d'opéras et oratorios de nombreux solos, des duos, trios... et même un quatuor en finale. Plus inattendu, elle profite de l'absence d'intermède instrumental - ce que permet la rotation entre les chanteurs - pour imposer une certaine continuité entre les morceaux. Si la connexion dramatique et musicale entre ceux-ci ne saute pas toujours aux oreilles, d'autant que le programme ne suit pas la chronologie des œuvres, ce fondu enchaîné a le mérite de chercher à créer un climat. En somme, place à un pasticcio Haendel à quatre voix.

Seule concession à l'instrumental pur et dur, l'introduction est dévolue à la très populaire "Arrivée de la Reine de Saba" (Solomon). Haïm attaque sabre au clair, obtient d'emblée un joli coloris, mais ne parvient pas à faire la part des choses entre alacrité et précipitation, pour ne pas dire saccade. C'est rêche et mécanique, sans l'élasticité qui confèrerait une part de rêve à la simple pompe. Terre à terre, pour tout dire. Arrimé, voici un autre tube, "Ombra mai fù", Serse permettant à Philippe Jaroussky de faire son entrée. En dépit d'un récitatif banal, la star des contre-ténors délivre au début de l'air une messa di voce plutôt charmeuse et engageante. De bon augure ? Malheureusement le timbre sonne toujours aussi artificiel, et ce n'est pas la courbure mollassonne du reste de la phrase, sans ironie ni demi-teinte, qui va délivrer quoi que ce soit d'attachant.

Le reste de sa prestation repose essentiellement sur Rinaldo et Ariodante. Du premier, le "Venti, turbini" expose une vocalisation correcte mais confidentielle de projection, sur un obbligato de premier violon qui fait plus penser au Vol du Bourdon qu'à Haendel... Quant au magnifique "Scherza infida" guetté par un public retenant son souffle, il a clairement le tort d'intervenir après les incarnations féminines devenues légendaires de Von Otter, Hunt, Kozenà - voire Hallenberg ici-même voici quelques mois. Jaroussky souhaite visiblement dramatiser de son mieux un propos que la cheffesse ne sait pas placer au-dessus de l'anecdote opératique (témoin, le passage central "Ma spezzar l'indegno laccio", balancé avec la séduction d'un compte-minutes). Pourtant, les efforts du falsettiste conduisent surtout à surcharger la reprise d'ornements acides et hors de propos, avant de conclure dans un diminuendo plus proche de l'éreintement que de la désespérance amoureuse.

Marie Nicole Lemieux possède elle aussi une carte de visite baroque garnie : Haendel, Vivaldi, Gluck. Avec l'illustre scène de folie "Where shall I fly" (Hercules), elle n'a pas choisi de commencer par le plus simple, accordons-le lui. Est-ce une raison pour vouloir en faire des tonnes ? Très gestuelle, la contralto canadienne pratique ici davantage le cri que de l'imprécation, ne manquant jamais d'appuyer ses graves sonores ; et se lâche dans un aigu final on ne peut moins stylé. Cela ne va guère mieux en Polinesso d'Ariodante ("Dover, giustizia, amor"), grosse voix et mugissements garantis pour dessiner le félon le plus caricatural qui se puisse imaginer. Trépignements et vociférations dans la salle. Quant au Jules César sortant de l'onde ("Aure, deh, per pietà"), Haïm lui assène une telle atonie - peu engageante pour les sessions de Garnier en 2011 - que, faute d'effets, Lemieux préfère dérouler purement et simplement le texte, sans la moindre expressivité. Soirée de méforme ?

Le cas de Topi Lehtipuu est moins pénalisant. Lesté comme ses collègues d'une carrière avantageuse, le versatile Finnois accomplit une manière de sans faute aussi éloigné que possible du glamour - non qu'il ne soit séduisant, bien au contraire - et des sunlights, question de tempérament sans doute. Bien lui en prend, chaque occasion de l'entendre donnant à goûter un mélange précieusement mûri de distinction et de charme. Ce soir, la ligne est toujours aussi châtiée, la nuance pertinente, la morbidezza irrésistible dans le "Where'er you walk" de Semele. En revanche, rien que de minimaliste ne ressort du "Se bramate" (Serse), nouveau morceau de bravoure - qu'on est peu habitué avouons-le à entendre chanté par un ténor - et encore moins de l'admirable "Mort de Bajazet" extraite de Tamerlano. On comprend que le premier, mouliné par une direction passe-partout, ne l'ait guère inspiré. Mais le second nous plonge en plein désarroi, tant cet arioso drammatico réduit à l'essentiel est rendu élégant, donc affadi, expurgé de toute saillie baroque. Appréciation mitigée, par conséquent.

Heureusement, Sandrine Piau, dont on connaît l'osmose avec la musique du Caro Sassone, est dans un grand jour. C'est certes peu, rapporté au caractère collectif du projet et aux carences qu'on vient d'évoquer. Mais c'est aussi énorme, car la Française sait offrir aux moins deux fulgurances dignes des annales. D'abord, le "Lascia ch'io pianga" de Rinaldo, ramené à une quintessence toute florale : pâmoison printanière, à peine ourlée d'un pétale de mélancolie. Ensuite et surtout, l'un des deux lamenti de Cléopâtre (Giulio Cesare), "Piangero", où la cantatrice met en avant son don pour les airs dolents, toute en simplicité, colorant chaque note d'autant d'affliction que de pudeur. La scène, regardant nettement vers le "Traurigkeit" du Serail de Mozart, inspire pour le coup une Haïm qui sait trouver des inflexions en résonance. Grand moment, que n'égale pas l'inévitable "Da tempeste" du même opéra - mutin à souhait, assurément, mais orné sans vraie magie. C'est véniel.

Que dire en peu de mots des quelques ensembles ? Le duo Piau-Lehtipuu extrait de l'oratorio allégorique L'Allegro est magnifique d'intonation, mais là encore très statique. En tout état de cause loin, très loin de l'élévation atteinte - en cette même page par ces deux mêmes artistes - dans le CD "Between heaven and earth", sous la baguette autrement plus inspirée de Stefano Montanari. Le surnaturel duo d'adieu de Rodelinda "Io t'abbraccio" (Piau-Lemieux) est lui franchement plus que statique : il est fossilisé net. A l'identique, le si beau "Son nata a lagrimar" (Giulio Cesare, Lemieux-Jaroussky) se contente de radoter en boucle des doléances convenues. La palme du hors-jeu revient toutefois au trio opposant ces deux comparses, en Bradamante et Ruggiero, à l'Alcina de Piau, un instant-clef du drame éponyme ! Lemieux - limite vulgaire - le transforme en concours de simagrées, et Jaroussky de pépiements : tout juste acceptable dans un opéra-bouffe.

Mais que diable allait-on faire dans cette galère... Ce ne sont pas deux bis bien troussés, le second doublant en quatuor (!) le duo final de Giulio Cesare, qui vont l'adoucir. Pourtant, à l'exception de Jaroussky, modestement doté en regard des exigences du compositeur, les chanteurs sont individuellement assez bons pour nous offrir une revanche prochaine. Peut-on espérer, par contre, d'une Emmanuelle Haïm très en cour autre chose que ce genre de catalogue métronomique, long et monotone, où tous les affects se ressemblent et s'interchangent comme à la bonne franquette ? On le répète, le Théâtre était plein à craquer deux soirs de suite, et c'était une chance pour Haendel. Vu le résultat, faut-il s'en réjouir ou s'en plaindre ?

19 & 20 mars 2010 - Paris, Théâtre des Champs Elysées ★ "Gala Haendel", extraits de Solomon, Serse, Hercules, Giulio Cesare, Tamerlano, Rinaldo, L'Allegro il Penseroso ed il Moderato, Ariodante, Alcina, Semele, Rodelinda, Il Trionfo del Tempo e del Disinganno ★ Sandrine Piau, soprano - Marie Nicole Lemieux, contralto - Philippe Jaroussky, contre-ténor - Topi Lehtipuu, ténor ★ Le Concert d'Astrée, direction : Emmanuelle Haïm

Crédits iconographiques : George Frederic Handel (1685-1759) - Topi Lehtipuu - Sandrine Piau ★ Informations sur les copyrights non disponibles
❛frontispice : La sonate pour flûte & piano © Hubert © www.licencephoto.com❜